Décès de Malick Sidibé : oeuvre et itinéraire d’un géant de la photographie africaine.

Le grand photographe malien est mort le 14 avril dernier à Bamako, à l’âge de 80 ans. Il laisse derrière lui des centaines de clichés, témoins d’un pays en mutation sociale. Retour sur la carrière en noir et blanc d’un artiste qui a marqué l’histoire de la photographie africaine et au-delà.

L’Œil de Bamako

Né en 1935, dans une famille peule, à 300 kilomètres à l’ouest de Bamako, Malick Sidibé se consacre aux arts en préparant un diplôme en joaillerie. Il apprend la photo auprès de Gérard Guillat-Guignard au studio « Photo service ». De cette rencontre entre les deux hommes, le collectionneur André Magnin raconte à RFI : « Pour lui, Malick Sidibé est le meilleur. Alors il lui propose de décorer le studio de Pierre Garnier. Il s’entiche de la bonne humeur et de l’honnêteté de Malick Sidibé et lui propose de tenir son magasin. (…) C’était un magasin qui vendait des produits photographiques, des appareils photo et qui faisait du studio. C’était des Blancs qui se faisaient photographier par les Blancs, mais les Africains préféraient se faire photographier par un Africain. Malick devient ainsi le photographe de toute cette jeunesse africaine ».

En 1962, l’artiste s’émancipe et ouvre son « studio Malick ». Il se lance à travers la capitale malienne, appareil-photo à bout de bras, prêt à capturer les tranches de vie, de fêtes et rire complices de ses concitoyens. Sa signature est ancrée dans le Bamako des années 1960. À son sujet, le photographe et commissaire de la Biennale de Bamako Philippe Guionie confie au magazine spécialisé Polka : « C’était un portraitiste devant lequel tout le monde se pressait. Il a dû voir défiler tout Bamako dans son studio. On disait même: ‘Tu n’es Bamakois que lorsque Malick t’a pris en photo.’ »

Le travail de Sidibé se trouve au carrefour entre le portrait et le reportage, tant il a documenté le bouillonnement de la ville, dans une forme de reportage social artistique.

Pour les portraits, il faisait poser ses sujets sur les dalles carrelées de son studio ou derrière un fond rayé. En ressortaient des clichés aux contrastes parfaitement balancés, des portraits d’individus heureux, le regard entendu avec celui du photographe. Beaucoup de ceux qui ont côtoyé Sidibé témoignent cette complicité entre le sujet et le maitre, un homme à la personnalité entière à qui on reconnaissait gentillesse, générosité et malice. « Pour celles et ceux qui comme moi ont eu la chance de le rencontrer, il était à la fois un photographe mais aussi un homme créateur et facteur de lien social. C’était quelqu’un qui allait vers les autres, qui était très généreux dans son acte photographique et dans sa vie au quotidien », raconte Philippe Guionie au micro de RFI.

En 2003, Malick Sidibé fut le premier Africain à recevoir le prix international de la Fondation Hasselblad. En 2007 , il reçoit un Lion d’or d’honneur pour l’ensemble de sa carrière à l’occasion de la 52e Biennale d’art contemporain de Venise.

Photographe de la jeunesse

Malick Sidibé a ouvert son mythique « Studio Malick » à Bamako en 1962, dans le quartier de Bagadadji, deux ans après l’indépendance malienne. Sidibé a été un témoin précieux de cette époque, dressant un portrait inédit d’une société en mutation et d’une jeunesse libre, qu’il chérissait particulièrement.

Équipé de son Roleiflex, il se rendait aux fêtes où la jeunesse bamakoise dansait le twist et la rumba jusqu’au bout de la nuit, pour capter chaque moment d’euphorie, d’insouciance, de vitalité et de joie de vivre. Des pas de danse aux tenues afro-occidentales de ses contemporains, il croque une génération affranchie. Au sujet de cette jeunesse, il confiait en 2008 au Daily Telegraph of London : « Ma photographie c’est la jeunesse. C’est un monde plein de joie, sans enfants qui pleurent au coin de la rue ou de personnes malades. » Pour beaucoup, il a changé la vision occidentale sur l’Afrique, à une époque de nouvelle indépendance.

Un dernier hommage lui a été rendu le 16 avril dernier dans un quartier populaire de Bamako en présence d’un millier de personnes, une cérémonie au cours de laquelle la ministre malienne de la Culture N’Diaye Ramatoulaye a salué dans un discours « le grand humaniste disparu ».

Morgane de Capèle (ADIAC)