Du Kenya à l’Italie en passant par le Nigéria, Adèle Dejak a su attirer l’attention sur sa marque éponyme grâce à
une joaillerie mêlant savamment influences traditionnelles, glamour opulent et audace créative. Rencontre avec
l’une des créatrices de bijoux les plus en vue du continent et au-delà.

par Paul-Arthur Jean-Marie.

Grande et à l’allure fière, Adèle Dejak dégage le calme serein et
à la fois plein de détermination d’une guerrière Massaï. Bien plus
qu’une impression, c’est ce qu’elle est et ce qui la poussera en 2005
à lancer une ligne de bijoux, alors qu’elle menait une carrière de
typographe. Élevée au Nigéria, vivant par la suite en Italie, en Angleterre
et au Kenya avant de poser ses valises à Kampala (Ouganda),
elle se revendique comme une véritable globetrotteuse qui a
su chaque jour s’ouvrir au monde et développer une insatiable curiosité.
Qualité indispensable dans son métier au demeurant. Tout
commence lorsqu’elle se voit proposer l’opportunité de présenter
ses pièces, créées alors pour son propre plaisir à partir de pierres
et de perles chinées dans des marchés, à l’occasion d’une foire à
Nairobi. Un succès non négligeable est alors au rendez-vous et la
jeune femme décide de se lancer. Depuis, elle parvient peu à peu
à se faire une place dans le paysage mode, en réussissant même
l’exploit de s’attirer les faveurs de poids lourds de la mode. Dans
la bonne humeur et avec enthousiasme, elle se laisse aller à la discussion

Fashizblack Magazine : Vous venez de débuter votre toute première collection
de prêt-à-porter en plus des accessoires. Pourquoi le faire seulement maintenant et quelle a été votre motivation ?

Adèle Dejak : Dès le départ lorsque j’ai lancé ma marque, j’avais l’habitude de faire quelques pièces de prêt-à-porter vendues dans nos boutiques au Kenya. On avait plutôt un bon feedback de la part de nos clients. Mais c’est cette année que je me suis décidée à mettre sur pieds une collection capsule en me servant du tissu phare en Afrique de l’Est: le kitenge. Avec cette ligne, j’ai voulu montrer sa diversité mais aussi son aspect exclusif. Dans les marchés, on n’est jamais sûr de retrouver l’exacte même pièce de tissu que l’on a achetée la veille. Cette collection capsule intitulée Afri-Love est commercialisée
à La Rinascente (équivalent italien des Galeries Lafayette, ndlr) depuis avril dernier. L’accueil de la presse a été chaleureux et on attend désormais celui des consommateurs

Du coup, pensez-vous continuer à développer le prêt-à-porter ?

Oui. Il y aura désormais deux collections par an, disponibles à la fois sur Internet et dans nos boutiques. J’ai une équipe géniale de tailleurs et de couturiers dans nos ateliers à Kiambu (Kenya) et je travaille également
avec un designer en Tanzanie qui s’occupera des motifs et de certains autres
détails. J’apprécie vraiment cette production internationale.

Cette année s’annonce plutôt bien pour vous. D’abord le fait que vous soyez disponible à La Rinascente mais aussi cette collaboration avec Salvatore Ferragamo. Comment tout cela s’est fait ?

En 2012, j’ai eu la chance de rencontrer la rédactrice en chef du Vogue Italie, Franca Sozzani lors de sa visite en Afrique de l’Est. Franca est une personne formidable qui tient vraiment à supporter la mode africaine et ses créateurs. C’est grâce à elle que j’ai pu collaborer avec la maison Ferragamo et obtenir ce contrat avec La Rinascente et je lui en suis reconnaissante. Ça a été une expérience incroyable de travailler avec Ferragamo sur le projet Bags for Africa (des sacs pour l’Afrique, nldr) et une véritable opportunité pour ma carrière. On a revisité leur iconique sac Sofia pour obtenir six pièces uniques dont les bénéfices ont été reversés à une association, D as in development: the future of Africa is Woman (D comme développement : la femme est le futur
de l’Afrique, nldr). Cette oeuvre caritative a pour ambition de promouvoir la condition et l’éducation féminine en Sierra Leone. Pour moi et mon équipe, c’était vraiment le genre de reconnaissance et de collaboration qu’on attendait. On a réellement dû donner le meilleur de nous-mêmes, surtout que nous avions affaire à une marque de renommée. On a pu travailler avec du cuir italien sublime, avec les plus hautes exigences. Bags for Africa est une belle initiative, je suis heureuse d’en avoir fait partie et collaboré avec une maison aussi inspirante pour l’occasion. C’est une bonne chose que des acteurs de la
mode occidentale commencent à se rendre compte du talent et des capacités des créateurs africains.

Justement, comment expliquez-vous le fait que la mode et le style africain inspirent énormément, mais au final des créateurs africains talentueux avec des propositions solides éprouvent encore des difficultés à vendre, et ce même au sein du continent ?

Depuis des siècles, les gens s’inspirent de l’Afrique à travers le monde. Dans le monde de l’art et du design, l’Afrique et sa richesse ont souvent été utilisées au profit d’autres sans aucune reconnaissance. Cela a certainement eu un impact négatif dans le sens où l’écart s’est grandement creusé. Toutefois, ça a également été positif car je crois que les Africains commencent à prendre conscience et n’arrêtent pas d’innover, de s’imposer.

Et pensez-vous qu’être étiquetés continuellement comme « créateurs africains» puissent être un handicap ?

L’étiquette de créateur africain peut très bien être utilisée comme quelque chose de positif étant donné que le monde tourne de plus en plus son attention vers l’Afrique. Il y a tellement de choses inspirantes et novatrices qui se passent à travers le continent. La croissance des pays grimpe et cela se remarque partout. En tant que créatrice, être africaine est quelque chose dont je suis très fière et je me sers quotidiennement de mon héritage pour mon travail et mes créations.

Comment se porte la mode au Kenya où vos activités sont centrées ?

L’industrie de la mode au Kenya en est à ses balbutiements et se développe petit à petit. Bien qu’il y ait pas mal d’opportunités, les créateurs locaux souffrent de la présence du marché des fripes (vêtements de seconde main, généralement venus d’Occident, ndlr) qui offre des produits excessivement moins chers aux consommateurs. Il y a malheureusement
le manque d’exposition et de désir d’acheter local de la part des populations.
Par exemple, certaines personnes vont carrément à l’étranger pour faire leur shopping

Avez-vous des solutions pour doper la croissance de l’industrie ?

Il faudrait davantage de formations sérieuses et institutionnalisées pour ceux qui voudraient se lancer dans la mode et acquérir les compétences nécessaires. Trouver un moyen d’optimiser la production afin de supporter la croissance et le développement des différents créateurs et ateliers est également primordial.

Arodeza dark 3 assine isis Sac issu de la collection Bags for Africa,  par Adèle Dejak et Salvatore Ferragamo

Cet article a été préalablement publié dans l’édition du mois de Juin/Juillet/Août 2013 du magazine FASHIZBLACK.