Les jeux sont faits, les collections présentées et les tendances lancées : hier, s’achevait la Fashion Week parisienne printemps/été 2012. Au sein de la capitale française, épicentre mondial de la mode, les jeunes créateurs ont confirmé leur présence, d’autres faisaient leur entrée en douceur, quand certaines grandes maisons se sont vues prendre un tournant décisif avec l’arrivée de nouveaux directeurs artistiques. Entre agréables surprises, légères déceptions, catastrophes des podiums et véritables coups de coeur, la rédaction fait son compte-rendu.

En février dernier, Cédric Charlier, ancien directeur artistique de Cacharel avait transformé l’essai avec brio pour sa toute première collection éponyme. Chic austère et graphisme juste ont été les points forts du jeune belge. Six mois plus tard, il présente un opus toujours autant dans la simplicité. Les premiers looks sont virginaux avec une palpable énergie sportwear. Puis, il s’opère un changement radical de tonalité avec des tenues d’abord entièrement noires, la coupe nette, et progressivement des imprimés inspirés de l’art contemporain se dessinent sur les silhouettes. On note des tentatives de  sortir des sentiers battus, cependant, l’ensemble reste malheureusement plat. A l’heure où la tendance du néo-minimalisme n’a jamais été aussi importante, il est primordial de se démarquer. Chose que Charlier n’a pas forcément accompli ici.

Depuis son arrivée sur la scène et sa victoire du prix de l’ANDAM en 2011 (Association Nationale pour le Développement des Arts de la Mode), Anthony Vaccarello a su séduire les rédactrices et les professionnels du milieu grâce à ses robes ultra-sexys, découpées avec une extrême précision. Cette saison, il aborde sa collection avec une série de tenues en blanc et noir – comme la majorité des designers d’ailleurs, c’est toujours aussi diablement sensuel et jeune. Vaccarello a un sens aiguisé de la féminité et cela se voit dans les microjupes et minitops asymétriques, les plissés et drapés légers, ainsi que dans les matières soyeuses. De plus, on observe une prise de direction beaucoup plus terre-à-terre. De quoi garantir un bel accueil en boutiques au printemps prochain.

Maître dans l’art de créer et de mixer les plus beaux imprimés, Dries Van Noten a signé un opus pointu et décontracté, où le tartan côtoyait les imprimés fleuris. Tout au long du défilé, il est question de contrastes : le style grunge prend des aspects de couture, l’ambiguité entre le féminin et le masculin est importante, les couleurs claires concurrencent les couleurs sombres. Le créateur anversois érige le peignoir en soie ainsi que le pantalon en panne de velours en pièces hautement désirables. Tout se juxtapose à merveille dans l’harmonie la plus totale. Le peuple ne demande rien d’autre…

Sans conteste aucun, Nicola Formichetti, secondé par Sebastien Peigne, a délivré sa meilleure collection depuis son arrivée à la direction artistique de Mugler. Jusqu’ici, leur travail n’avait été que caricature de l’ADN de la maison française. La garde-robe présentée à la Cité de l’architecture s’inspire de l’Amérique latine et de son climat équatoriale : atmosphère moite, végétation verdoyante, mangrove … Pour la première fois, on ressent que le duo s’est concentré sur les vêtements et non sur le show. Robes courtes, combinaisons fluides, silhouettes architecturales, pantalons effet seconde peau, Formichetti et Peigne allient technicité et fraîcheur pour un résultat pour le moins remarquable. Bel effort.

Grand habitué des innovations techniques en matières de tissus et d’une esthétique futuristique, Nicolas Ghesquière a pris l’assemblée par surprise avec un opus beaucoup plus consensuel et qui, pour le coup, prend pleinement racines dans l’héritage Balenciaga. D’après le créateur français, l’inspiration est née d’un costume réalisé en 1935 par Cristobal Balenciaga lui-même pour le spectacle Boléro de Ravel. De fait, dès les premières silhouettes, les influences hispaniques se perçoivent. Les volants longent les coupes, il y a une aura très folklorique qui émane des différentes tenues. Les jambes se mettent à nu sous de petites robes et jupes asymétriques et les crop tops sont nombreux. Dans l’absolu, c’est du bon travail mais on a du mal à être très enthousiasmés. Surtout devant les robes en lamelles de cuir, un peu disparates par rapport au reste.

Plus les saisons passent, plus le style d’Olivier Rousteing gagne en maturité et plus il prouve qu’il ne démérite définitivement pas sa place de DA chez Balmain. Dans une jolie partition justement exubérante et folle de féminité, le jeune créateur effectue un retour dans les années 80, aux plus belles heures de Thierry Mugler et de Claude Montana, avec un indéniable goût de modernité. Là où l’usage des épaulettes imposantes aurait pu paraître daté, ici il structure la silhouette et donne de l’allure. Avec cet amas d’imprimés, de broderies et de jeux graphiques, on frôle le cliché et le déguisement fashion, sans jamais les atteindre. Les vestes et les robes entièrement réalisées en osiers laissent sous le charme. Totalement convaincus, on applaudit cette performance menée en toute maîtrise.

On ne le répètera jamais assez, mieux que quiconque, Alber Elbaz a su capter le besoin d’une femme de rayonner de sensualité tout en restant élégante. Depuis dix ans aujourd’hui, il livre des collections pour Lanvin telles de petits bijoux intemporels. La qualité des matières, le rendu irréprochable des coupes restent indiscutables. Et cette fois encore, la magie s’est opérée. L’été Lanvin se compose de combinaisons noires et blanches construites comme des smokings, de délicates robes tuniques en satin, de pièces de joailleries fortes et d’un florilèges de petites robes aux couleurs mates. C’est sobre sur toute la ligne. Nonobstant, même si le travail de l’Israélien reste toujours grandement admirable, on ne peut s’empêcher de remarquer au gré de saison qu’il se confine dans une espèce de zone de confort, quitte à quelques fois se répéter. Là se pose la question : qu’est-ce qui est préférable ? Faire preuve d’audace stylistique au risque de se rater ou alors se limiter à ce que l’on sait faire le mieux au point de paraître redondant ?

Après un somptueux défilé Haute Couture qui a su mettre d’accord une bonne majorité de la critique, l’heure était venue pour Raf Simons de présenter sa première collection de prêt-à-porter pour Dior. Le belge a gardé sa ligne de conduite : minimalisme, romantisme dans le total respect des codes maison. Le défilé s’ouvre sur des smokings façon New Look, taille appuyée, hanches arrondies. La coupe est nette et chirurgicale. La veste bar s’allonge et se fait robe. Pour ceux qui n’avaient pas encore compris, le message se veut clair : l’ère Galliano appartient définitivement au passé. Fini les fioritures, l’extravagance et l’ostentation. Place à la modernité des silhouettes, à une sobriété spontanée et surtout à la justesse. Des bustiers aux étoffes iridescentes surplombent des petits shorts noirs, les jeux de volumes et les combinaisons de couleurs sont intéressants.  Il a suffit de cinquante-trois looks à Raf Simons pour sceller sa place et prouver son génie.

Depuis son arrivée au sein de Céline au dernier trimestre de 2008, Phoebe Philo a remis au goût du jour le minimalisme des nineties, au point d’en faire une tendance incontournable, si pas LA tendance de ce début de décennie. En mars dernier, pour l’automne/hiver 2012/2013, elle a même atteint son apogée en signant la collection la plus réussie, acclamée de partout. C’est donc dans la plus grande des déceptions qu’on découvrait son nouvel opus évoquant vaguement les meilleurs jours d’Armani – ce qui n’est pas forcément un compliment. L’énergie sportwear pleine d’élégance s’est envolée, pour laisser place à une série de tenues maladroites, faussement chics et assez brouillons.  On reste dubitatifs devant les robes de satin, les décolletés bizarrement plongeants, les pantalons un peu trop looses, mais surtout devant les sandales en fourrure et les escarpins eux-aussi recouverts de fourrure. Ce n’est pas cohérent, ce n’est pas esthétique, ce n’est tout simplement pas le Céline que l’on connait, auquel on est habitué. Le désir de la créatrice anglaise d’insuffler un peu d’inédit à son travail est compréhensible. Mais certainement pas à ce prix-là.

Surement le défilé le plus attendu de cette Fashion Week, Hedi Slimane effectuait ses premiers pas en temps que directeur artistique de la maison Yves Saint Laurent, ou plutôt Saint Laurent si l’on s’en tient au récent rebranding de la marque. Un rebranding, soit dit au passage beaucoup trop confus et qui semble plutôt souffrir de l’égo prononcé de Slimane : déplacement du studio créatif à Los Angeles où il réside, grande ressemblance du site de la marque avec le sien, refus d’accès à journalistes à qu’il tenait rigueur à cause de certaines critiques datant de son époque Dior Hommes, et frictions enfantines avec ces dernières… Sur le podium, c’est l’hécatombe. Littéralement. Avec Slimane aux commandes, qui est à l’origine du renouveau du vestiaire masculin au début des années 2000, on s’attendait à de la novation, à du Yves Saint Laurent sous un jour nouveau. Rien de cela. Le styliste français, accessoirement photographe, c’est contenté d’une simple récitation des codes maisons (smoking, sahariennes, capeline…) conjuguée à ses propres gimmicks qui apparaissent ici ridiculement rock’n’roll.  Par moments, on a même l’impression de voir des réminiscences des plus mauvaises collections de Tom Ford à l’époque où il officiait chez Yves Saint Laurent et chez Gucci, mais en pire. Visuellement, commercialement et artistiquement inintéressant.

Promenade de santé chez Alexander McQueen avec une Sarah Burton en forme qui parvient une fois de plus à tenir son assistance en haleine. Inspirée par l’univers des abeilles,  son propos est comme toujours plus proche de la haute couture que du prêt-à-porter. Jupes-cages, chapeaux d’apiculteurs revisités, bustiers aux coupes renversantes, tailleurs carrossés, matières luxueuses, et robes crinolines dans une palette chromatique miel et or, tout est merveilleux et subjugue. Et, Burton n’en oublie pas pour autant la portabilité. Comme aux termes d’une belle poésie émouvante et rondement amenée, on est laissé sans voix.

Crédits photos : GoRunway.Com